
Quand le silence tombe, noir, nuit, la cohorte des fleurs s’ennuie, sous la fenêtre et le ciel
bas, elles imaginent un autre jour, un jour peu avare en bruit,
quand le silence descend comme une poudre une poussière, pose son linceul apaisant sur les pierres chaudes du perron, puis sur tout le jardin, son drap invisible, un coton
transparent
un enfant a joué un instant avec trois pièces rondes, posées maintenant sur la table basse près de la cheminée, les pièces sont comme des creux dorés dans le bois de la table, que
le silence a déposés là pour donner la réplique aux lumières jouées dans l’âtre
finalement ça fait dans ce décor rouge sombre des reflets d’or, finalement c’est beau, outre le silence et l’immobilité
le rideau n’a pas bougé
le silence ne laisse pas place à la moindre brise qui viendrait soulever le voile, le silence ne tolère pas d’antagoniste, il règne indivisiblement, il se la joue
des oies transitent sur l’allée centrale, une espèce de voie lente réservée aux palmipèdes, en balançant rythmiquement leur derrière plumé, des oies blanches sur la campagne
verte,
depuis la fenêtre on les voit, ainsi que le jardin jauni qui descend jusqu’aux bois, puis la piste d’atterrissage pour les objets volants, ceux que ma mère lançait lorsqu’elle
était parmi nous et qui retombent encore, parfois, depuis le temps…
cette maison est vraiment une drôle de construction, une imperfection sublime, une inhabitation confortable et mystérieuse où les azulejos se jouent de la lumière, où ils
éclairent le silence par intermittence et où les fenêtres, larges, baignent le silence en laissant glisser dans les pièces de longs rayons de lune ou de soleil, selon que de jour ou de
nuit
une silhouette brune est assise sur le mur, près du saule, une ombre pétrifiée repliée sur le soir, si c’est le soir, qui pense peut-être ou ne pense pas, qui s’appelait Joseph et
était de passage ce soir de mille neuf cent quatre vingt trois
joseph est tombé dans la marre, sous le saule, après avoir bu plus que de raison, chanté de sa grosse voix cassée pendant des heures interminables où la nuit n’osait pas
s’installer, où même les oies, pourtant maîtresses, prudemment restaient à l’écart
joseph a chanté, puis basculé, et l’homme s’est noyé sans se débattre, pourtant la marre est petite
ridiculement petite
c’est tout juste si, mais il s’y est noyé…
tellement rapidement, la maison ce soir-là regorgeait dégorgeait, partout des ombres riantes l’occupaient, et même le jardin, mais il se noya aussitôt tombé, il faut croire,
puisqu’il était déjà tout à fait mort lorsque nous le remontâmes avec beaucoup de peine,
il était gros
le coucou aimait bien nous lancer son appel depuis la forêt lointaine, du haut de son grand chêne, et le hibou lui répondait
du moins c’est ce que nous disions aux enfants, les enfants
ils ont laissé les pièces
quand ?
il y a longtemps qu’elles sont là, immobiles et poussiéreuses, je ne veux pas les toucher, je ne veux rien toucher
pas un poil du fauteuil qui recevait nos culs, nos culs d’enfants, puisque moi aussi, il n’y a pas si longtemps ?
quelle importance, mais ce fauteuil mériterait la médaille de la longévité, de la patience et de la rondeur accueillante, puisqu’il me plaît tellement de lui prêter une âme, une
intention, une bonne intention, une bonté spéciale envers les enfants
jamais le fauteuil ne nous a trahi, il a servi jusqu’au dernier parti
me voilà revenu
mémé disait que pendant la guerre, on voyait les soldats passer au loin, puis ils ont monté leur campement dans le champ en bordure du jardin, puis un gradé plus hardi que les
autres a ordonné l’investissement et la maison a recueilli les hommes en toile à sac, leurs rangers boueux, leurs paquetages
elle en a pris un coup mais avec de la chance elle s’est vite remise et n’a gardé de leur passage que les marques des chaussures et des crosses de fusils sur le plancher tendre,
trop tendre
certains ont dit que Joseph et ma mère… tout comme ma grand-mère et ce soldat,
à moi le plancher me paraît dur comme de la pierre, il fend d’ailleurs par endroit, il peut tenir des siècles si on vient l’habiter mais qui viendra
il lui faudrait des femmes en pantoufles de laine, des enfants en chaussettes courant dans l’escalier, des bouquets d’anémones quand la saison les fait, des brassées de lilas et
les parfums par la fenêtre ouverte,
il lui faudrait des hommes qui font ployer les femmes sur le plancher même parfois, lorsque la passion les réveille et que les femmes émerveillées profitent du moment en
complicité avec la maison
après elles se tournent contre le bois, ferment les yeux et caressent longuement de leur main tendre une fesse ou une main restée à leur portée
il faudrait l’attendrir, ce plancher
il lui faudrait des vies, entières et passagères, des vies qui, sans même y penser, rangeraient les trois pièces, essuieraient la cendre dans l’âtre et chasseraient le silence,
sans s’en apercevoir, comme ça, en donnant un coup de balai
finalement, du bout des doigts je touche à tout
c’est une drôle d’histoire de revenir en enfance, et pour revenir vraiment, je pousse un cri strident et saute dans le fauteuil, confiant
un nuage de poussière m’asphyxie pendant qu’avec un craquement sinistre et pitoyable le fauteuil s’écroule sous moi dans un vacarme épouvanté.
Voilà pour le silence et l’immortalité !
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