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Quand Jajaja et Kikaki décidèrent de se rencontrer, ils se trouvaient à des milliers de kilomètres l’un de l’autre. L’idée leur vint en même temps. Une impulsion leur fit lever les yeux vers le ciel jaune et se dire « C’est le moment ». Ils n’avaient pas attendu, ni espéré, c’était un peu comme s’ils avaient toujours su. L’idée fit le tour de la planète, portée par les particules de matière, se rencontra quelque part à égale distance et se mêla, se fondit pour se dissoudre et composer une particule supplémentaire dans le jaune orangé du ciel.
Jajaja pensa aussitôt ensuite : « Je ne sais si la terre est bleue, j’ai oublié. Mais cette planète-ci mûrit comme une orange. » Et de dévider la spirale de l’écorce dans une vision inopinée, une image involontaire de la planète orange se laissant peler. Mais Jajaja restait une jeune femme pragmatique et elle reprit aussitôt le fil de son quotidien. Elle créait un jardin à l’échelle planétaire. Depuis des années peut-être elle s’ingéniait à faire se reproduire une flore d’abord hésitante, puis consentante, au grain d’une terre étrangère ; comment appelle-t-on la terre sur une terre qui n’est pas La Terre ?
Et Jajaja aimait avant tout les fleurs, puis les fruits. Son travail véritable consistait à produire en esprit la fleur et son parfum, à reproduire sa forme, sa couleur, sa texture et son volume, puis son odeur et le bruit des pétales lorsqu’ils glissent les uns contre les autres. Jajaja façonnait ainsi, depuis des années, son jardin, pour le mêler à la terre orangé au gré des images qui l’emportaient. Telle était sa tâche. Elle avait ainsi peuplé un bon quart de la petite planète de ses jasmins à chair tendre, de ses camélias de blanc bleuté, anémones et lilas, bourgeons, radicelles, mousses, écorces, oh écorces…
Kikaki quant à lui construisait une ville. Il la dressait de verre, de sable et puis d’acier, il lançait du bout de ses doigts des lignes dans l’espace, à bout de bras, et faisait germer plans et volumes. L’acier dans la lumière orange prenait des tons violets, violents, d’une beauté électrique, et la brique. La brique dessinait à la terre des veines serpentines, sombres et tranchées, carmines. Les escaliers de Kikaki semblaient descendre du ciel, ou encore y mener, et Kikaki parfois se prenait à rêver, à cet escalier, le plus grand de tous, qu’il n’avait encore pu modeler. Pour travailler lui aussi ouvrait à son esprit tout un monde endormi et le faisait bouger, en extriquait ficelles et matériaux, soies et parchemins, toute matière enfin qui demandait à créer.
Sa ville avait des voiles, des échelles, des hamacs, de grands époustoufloirs où regarder l’horizon, des fenêtres canapés et téléphones à vent.
Jajaja et Kikaki ne furent tout d’abord pas d’accord. L’endroit idéal était pour chacun d’eux leur monde à eux, qui ses fleurs et jardins moussus, qui sa cité dressée comme une rose des sables. Ils redoutaient un peu de devoir sortir de leur domaine, ça faisait si longtemps. Ils devaient se reproduire. Une maison immense et son jardin gigantesque attendait leurs enfants. Ils ne mirent pas longtemps à comprendre qu’il leur faudrait se recontrer à la fois dans la cité et au jardin. Il goûtèrent alors consciencieusement le moelleux des lichens, les fleurs aux senteurs satinées, et le majestueux silence doré du soleil pris dans le verre, du bois craquant et des allées. Ils réalisèrent que d’un jardin peut jaillir une ville et qu’une ville peut retourner à la poussière. Ils abolirent les différents et joignirent leur vision. La cuisse de Jajaja, aux commissures, avait le parfum du jasmin, le ventre de Kikaki semblait trembler comme un satin.
Ils attendirent, l’esprit occupé à créer cet enfant.
Puis Jajaja mit au monde un petit garçon. Oui, un petit garçon inoffensif, terrible, qui, un soir, exigea qu’on lui fit cent soixante seize frères et sœurs, et que ça saute, bon sang, c’est fini de rêvasser, il faut peupler maintenant !
n’ayez pas l’air de rien, n’ayez l’air de personne
ayez l’air de comprendre plutôt que l’air de contester
surtout n’allez pas contre le plus grand nombre
car bien que ficelé, le troupeau se divise en de multiples miroirs
et son identité de groupe n’est pas son bruit de couloir
son téléphone arabe n’est pas un son de cloche
surfez dans les images toutes faites et le mélange de genres
soyez massepain, confiture,
yaourt grec
que votre sucre s’allège que votre volonté soit faite
pour plaire à tout le monde il y a trop de monde
le monde est bien trop vaste
dans le plus petit village les voisins se connaissent-ils
se dévisagent-ils, qui les étrangers de la porte à côté,
se détestent-ils, qui les mutants les bien intentionnés,
vouloir se regrouper, certes, faire une société,
se la représenter matin midi et soir, croire, et puis
passer à côté